“Galathée” – Act 1
by Victor Massé libretto (French)
| ACTE PREMIER |
| La scène se passe à Chypre, dans les temps antiques. Le théâtre représente l’atelier de Pygmalion.— À droite, sur le premier plan, un rideau qui cache Galathée.— Çà et là des marbres et tous les accessoires d’un atelier de statuaire. |
| Overture |
| SCÈNE PREMIÈRE |
| GANYMÈDE, seul. Au lever du rideau, Ganymède est étendu sur un lit de repos; il est à moitié endormi. — On entend au dehors le chœur des jeunes gens et des jeunes filles de l’île de Chypre qui se dirigent vers le temple de Venus. |
| CHORUS L’aurore, en souriant, A, de ses doigts de rose Ouvert de l’orient La porte à demi-close ! De myrtes et de lys Et de roses vermeilles, En l’honneur de Cypris Emplissons nos corbeilles. Vers son temple paré, Dirigeons-nous en foule Et que ce jour sacré Dans le plaisir s’écoule ! L’aurore, en souriant, etc. |
| GANYMÈDE Allez, allez, mes chers amis Faites retentir l’air de vos chants d’allégresse ! Semez aux pieds de la déesse Les roses et les lys ! Courez en foule vers son temple ! courez ! Moi, Dieu merci ! Je suis ici, Trop mollement couché pour suivre votre exemple ! CHORUS L’aurore, en souriant, etc. (On frappe à la porte.) GANYMÈDE Hein ! (On frappe de nouveau.) Je crois qu’on frappe à la porte !… (On frappe encore, il ferme les yeux et s’enveloppe la tête dans son manteau.) C’est probablement quelqu’un qui veut entrer. |
| SCÈNE II |
| MYDAS, entr’ouvrant la porte. Personne !… (Il s’avance sur la pointe du pied.) GANYMÈDE, sans se déranger... Il me semble que j’entends marcher… MYDAS, se dirigeant vers le rideau qui cache Galathée. Personne ! GANYMÈDE, soulevant un coin de son manteau. Qui va là ? MYDAS Aïe ! (Il se retourne et aperçoit Ganymède) Bonjour ! GANYMÈDE Bonsoir ! MYDAS Le seigneur Pygmalion ? |
| GANYMÈDE Il est sorti. MYDAS C’est bien lui que je viens de voir ! GANYMÈDE Oui… toute la ville est sur pied… et voilà les jeunes filles et les jeunes garçons de l’île de Chypre qui accourent en foule vers le temple de Vénus… MYDAS, riant. Ah ! ah ! et lui aussi, il est allé porter son offrande à la Déesse ! GANYMÈDE Pauvre jeune homme !… je ne sais ce qu’il a depuis quelque temps ; mais je crois, entre nous, qu’il aurait bon besoin de quelques grains d’ellébore ! MYDAS, lui touchant l’épaule. Écoute !… GANYMÈDE Revenez demain. MYDAS Écoute !… aimes-tu la musique ? GANYMÈDE Non. MYDAS, faisant sonner quelques écus dans sa main, aux oreilles de Ganymède. Vraiment ! GANYMÈDE, se levant à moitié. Plaît-il ? MYDAS Que dis-tu de cette musique-là ? GANYMÈDE Ah ! ah ! c’est la bonne ! MYDAS Viens ici. GANYMÈDE, se levant. Me voilà ! MYDAS À la bonne heure !… Je savais bien que tu finirais par te lever ! GANYMÈDE Que faut-il que je fasse pour vous plaire ? |
| MYDAS Ton maître vient d’achever, dit-on, une charmante statue, qu’il cache à tous les yeux. GANYMÈDE Oui. MYDAS Tel que tu me vois, je suis amateur de ces sortes de choses… je me nomme Mydas… et je sais payer mes fantaisies ! GANYMÈDE Ah ! |
| COUPLETS. MYDAS Depuis vingt ans j’exerce Un honnête commerce, Et grâce à mes efforts, A mon heureuse veine, Aujourd’hui mes trésors Emplissent jusqu’aux bords Deux larges coffres-forts Plus ventrus que Silène ! Je mange bien et je bois bien ! Les femmes, les femmes me traitent fort bien ! Je ne suis pas riche pour rien ! J’aime les belles choses, Les oiseaux et les roses, Les filles aux doux yeux, Les nymphes peu vêtues, Les palais somptueux, Les chants voluptueux, Les bois mystérieux Tout peuplés de statues ! Je mange bien, etc. |
| GANYMÈDE Je vous en fais mon compliment. MYDAS Mes jardins sont peuplés de nymphes et de bacchantes… je possède déjà trois Vénus sortant de l’onde, une Diane au bain, un groupe de trois Grâces, et deux statues de la Vérité. GANYMÈDE Peste ! quelle collection ! |
| MYDAS Et je viens proposer à ton maître de me vendre sa Galathée… mais avant de conclure le marché, je serais assez curieux, je l’avoue, de la voir de près. GANYMÈDE Impossible ! MYDAS Impossible ?… GANYMÈDE Notre statue est cachée là, derrière cette draperie, et mon maître ne permet à personne d’en approcher. MYDAS Fort bien !… mais puisqu’il est absent, nous n’avons rien à craindre ! GANYMÈDE S’il apprenait jamais que je vous ai permis de soulever un coin du rideau, je serais un homme mort ! MYDAS Il ne le saura pas. GANYMÈDE La statue est capable de le lui dire ! MYDAS Il faudrait pour cela qu’elle pût parler. GANYMÈDE Elle parlera tout exprès pour me faire rosser ! MYDAS Quelle plaisanterie ! GANYMÈDE Je ne plaisante pas… elle doit m’en vouloir… MYDAS Pourquoi ? GANYMÈDE À cause de quelques paroles un peu vives que je me suis permis de lui adresser quand mon maître me forçait de monter la garde auprès d’elle ! MYDAS Ton maître craint donc les voleurs ? GANYMÈDE Je crois plutôt qu’il est jaloux. MYDAS Jaloux de sa statue ? |
| GANYMÈDE Ma foi, il m’a tout l’air d’en être amoureux… MYDAS Amoureux ! GANYMÈDE Et pourquoi, s’il vous plaît, a-t-il dit adieu à tous les plaisirs de son âge ?… pourquoi s’enferme-t-il si souvent avec elle ?… pourquoi la cache-t-il avec tant de soin à tous les yeux ?… pourquoi lui adresse-t-il la parole comme à une personne naturelle ?… MYDAS Il lui parle ? GANYMÈDE Des heures entières… Et je ne suis pas bien sûr qu’elle ne lui réponde pas ! MYDAS Tu es fou ! GANYMÈDE Non, c’est mon maître qui est fou ! MYDAS Ce que tu me dis là me rend d’autant plus curieux de la voir… (Il va pour soulever le rideau.) GANYMÈDE Arrêtez ! MYDAS Laisse-moi ! GANYMÈDE Je suis perdu si l’on nous surprend ! MYDAS Tiens !… Voilà pour calmer tes craintes… (Il lui donne de l’argent.) GANYMÈDE Dieux immortels, veillez sur moi !… (Il court vers la porte au fond.) MYDAS, soulevant le rideau. Quelle merveille !… Elle va parler !… Je n’ai jamais rien vu de plus beau !… Le joli bras !… les belles épaules !… Je comprends qu’on soit amoureux de ces épaules-là !… GANYMÈDE, au fond. Est-ce fini ? |
| MYDAS Il y a trop de draperies, c’est dommage ! GANYMÈDE, venant le tirer par le bras. Allons ! vous en avez vu assez pour votre argent ! MYDAS Elle est charmante ! GANYMÈDE, à part. Maudit vieillard ! MYDAS Il faut qu’elle soit à moi aujourd’hui même !… GANYMÈDE, à part. Oui, compte là-dessus ! MYDAS Je la ferai placer sous un bosquet de lauriers-roses, au fond de mon jardin ! GANYMÈDE Partez donc… J’entends un bruit de pas… C’est lui ! c’est mon maître qui revient ! MYDAS Au fond de mon jardin, sous un bosquet de lauriers-roses ! GANYMÈDE La porte s’ouvre… C’est fait de moi ! (Pygmalion apparaît au fond.) |
| SCÈNE III |
| TRIO. PYGMALION Qu’ai-je vu ? GANYMÈDE Je suis mort ! PYGMALION, saisissant un bâton. Infâme Ganymède ! MYDAS Devant moi, s’il vous plaît, ne le bâtonnez pas. GANYMÈDE O Jupiter ! viens à mon aide ! Et vous, seigneur Mydas, Par pitié, retenez son bras ! ENSEMBLE. MYDAS S’il vous plaît, seigneur, ne le bâtonnez pas ! |
| GANYMÈDE Par pitié ! Seigneur, ne me bâtonnez pas ! PYGMALION Pour te soustraire À ma colère, Éloigne-toi ! Non, point de grâce ! Va, je te chasse ! Sors de chez moi ! Éloigne-toi ! MYDAS Tenons-nous coi ! Je ris, ma foi ! Oui, je ris, ma foi ! GANYMÈDE Je meurs d’effroi ! Tenons-nous coi ! (Ganymède se prosterne devant Pygmalion, qui lui donne quelques coups de bâton.) GANYMÈDE Holà ! MYDAS Seigneur ! PYGMALION, à Mydas. Pour toi, si tu reviens ici, Comme lui je saurai te punir. MYDAS Grand merci ! grand merci ! Je ne suis pas, seigneur, un homme qu’on bâtonne ! Et je n’ai jamais de personne En riant, accepté les coups ! PYGMALION Qui donc es-tu ? MYDAS Je suis citoyen comme vous. PYGMALION Que m’importe ! GANYMÈDE, à part. Vieux libertin ! MYDAS Si je me suis permis de franchir, ce matin, Le seuil de votre porte… |
| PYGMALION Eh bien ? MYDAS C’est que je vous apporte, Sous mon manteau, Certain cadeau Qui vous rendra, j’espère, Moins sévère ! PYGMALION Quoi ! ce coffret plein d’or ! MYDAS Il est à vous… PYGMALION À moi ! MYDAS Votre belle statue Vient de charmer ma vue… Et je veux l’acheter ! PYGMALION Acheter ma statue ! MYDAS Oui, je la trouve aimable ! elle me plaît ! PYGMALION Tais-toi ! tais-toi ! ou je t’assomme ! MYDAS S’il le faut, je double la somme ! GANYMÈDE Un mot de plus, il vous assomme ! PYGMALION Non, non, remporte tes écus Et chez moi ne reparais plus ! ENSEMBLE. PYGMALION Allons, remporte tes écus Et chez moi ne reparais plus ! MYDAS Mais, seigneur, prenez mes écus! Seigneur, acceptez mes écus! GANYMÈDE Mais, seigneur, prenez ses écus! Seigneur, acceptez ses écus! |
| PYGMALION Pour te soustraire, etc. MYDAS Tenons-nous coi, etc. GANYMÈDE Je meurs d’effroi, etc. MYDAS Plus qu’un mot ! Vous refusez de me la vendre ? PYGMALION Je refuse ! MYDAS Fort bien ! je commence à comprendre, Ganymède a dit vrai ! GANYMÈDE Qui, moi ! Je n’ai rien dit ! PYGMALION Comment ? GANYMÈDE Mais non, vraiment, je n’ai rien dit ! MYDAS Ah ! ah ! ah ! laissez-moi rire ! GANYMÈDE, à part. Bavard maudit ! PYGMALION Mais parle donc, qu’a-t-il pu dire ? MYDAS Aux pieds de sa statue, Dont un rideau jaloux nous dérobe la vue, Pygmalion, dit-il, épris d’un fol amour, Soupire, soupire nuit et jour ! PYGMALION Eh ! bien ! pourquoi non ! COUPLETS. Toutes les femmes Sont inconstantes et sans foi ; Leurs folles âmes Suivent partout la même loi ! |
| Et les plus belles, Les plus charmantes à nos yeux, Cachent en elles Mille défauts pernicieux ! Voilà pourquoi de ma froide statue Je préfère la vue ! Pourquoi près d’elle, épris d’un fol amour, Je veille nuit et jour ! MYDAS, GANYMÈDE Voilà pourquoi de sa statue Il nous cache la douce vue ! Et pourquoi plein d’un fol amour, Près d’elle il veille nuit et jour ! La moins savante Dans l’art de plaire et de tromper, Sans peine invente Quelque ruse pour nous duper ! Et brune ou blonde Sans hésiter, moi, je soutiens Qu’en ce bas monde La plus aimable ne vaut rien ! Voilà pourquoi de ma froide statue, etc. ENSEMBLE. PYGMALION Voilà pourquoi de ma froide statue, etc. MYDAS, GANYMÈDE Voilà pourquoi de sa statue, etc. PYGMALION Hélas ! oui, nuit et jour ! GANYMÈDE Ah ! ah ! ah ! nuit et jour ! PYGMALION Eh ! bien ! quoi ! qu’avez-vous à rire ? MYDAS Ah ! ah ! ah ! nuit et jour ! PYGMALION Répondez, qu’avez-vous à rire ? GANYMÈDE Ah ! ah ! ah ! nuit et jour ! PYGMALION, les menaçant. Je vais vous empêcher de rire ! |
| MYDAS, GANYMÈDE Je ne puis m’empêcher de rire ! Ah ! ah ! ah ! ah ! PYGMALION Allons, je perds patience ! Il est temps pour vous, je pense, De partir ! ENSEMBLE. MYDAS, à part. Vraiment ! Vénus a voulu, De sa froide indifférence, A voulu le punir ! GANYMÈDE, à part. Oui, de sa froide indifférence Vénus a voulu, je pense Le punir ! (Mydas sort par le fond et Ganymède par la droite.) |
| SCÈNE IV |
| PYGMALION, seul. Par Vénus ! au feu qui brillait dans ses regards quand il me parlait de ma Galathée, j’aurais pu le prendre pour mon rival… Mon rival ! suis-je fou !… y a-t-il au monde un autre homme assez privé de raison pour s’éprendre d’une statue !… Ah ! pauvre insensé !… mes amis et ma jeunesse, mon art et mes plaisirs, j’ai tout sacrifié à cette fatale passion ! AIR. Tristes amours ! folle chimère ! C’en est fait de ma vie entière ! Mon bonheur a fui pour toujours ! Et chaque jour, hélas ! me ramène vers elle ! Chaque jour, en tremblant, je reviens en ces lieux, Soulever le rideau qui la cache à mes yeux ; Et contempler cette grâce immortelle Que mon ciseau, pour elle, A demandé aux dieux ! Tristes amours, etc. (Il soulève le rideau.) Je la vois… ah ! toujours plus belle ! Mais quoi ! vainement je t’adore ! En vain vers toi je tends les bras ! Et dans l’ardeur qui me dévore Galathée, en vain je t’implore ! |
| Tu ne me réponds pas !… (Il saisit un marteau.) Eh bien ! statue inanimée ! Ta perte au moins me vengera Et cette main qui t’a formée Te brisera ! (Il va pour briser la statue, s’arrête et jette le marteau loin de lui.) Non ! ne crains rien ! c’est un blasphème ! Et je ne puis malgré ma volonté Détruire de ton corps l’adorable beauté ! Ah ! je t’aime, ah ! je t’aime ! (Il tombe accablé aux pieds de la statue; les rideaux se referment.) CHORUS, lointain. O Vénus ! des amours suivie ! Ton haleine, aux douces chaleurs, Pénètre les bois et les fleurs O Vénus source de la vie ! PYGMALION, se relevant. O Vénus ! sois-moi clémente ! Exauce les vœux D’un cœur malheureux ! Sur cette beauté charmante, répands en ce jour la vie et l’amour ! O Vénus ! que ma voix tremblante Monte jusqu’à toi ! La lumière pour elle et le bonheur pour moi ! Que par toi sa bouche respire ! Que ton souffle vienne enflammer Cette lèvre qui peut sourire Et ce regard qui peut aimer ! Que par toi ce marbre soit femme, Et que par ton pouvoir vainqueur, Il reçoive une âme ! Il reçoive un cœur ! O Vénus ! que ma voix tremblante Monte jusqu’à toi ! La lumière pour elle et le bonheur pour moi ! (Les rideaux s’entr’ouvrent.) O ciel ! que vois-je ! est-ce un prestige ! Est-ce une fièvre de mes yeux ! Sur elle, sur son front, sur sa bouche… ô prodige ! La vie et la chaleur semblent tomber des cieux ! |
| Déjà, dans son œil étincelle Un regard frais et pur ! Déjà, déjà le sang ruisselle Dans ses veines d’azur ! Dans son corps une âme nouvelle Semble se révéler ! Elle écoute et cherche autour d’elle… Dieux ! elle va parler ! (Il reste dans une contemplation muette. –Galathée descend de son pédestal.) GALATHÉE Moi ! je suis… je vois… je pense… je respire… Je parle… Ah ! je ris ! Ah ! je soupire ! Je vis enfin ! qui suis-je ? PYGMALION Une femme ! GALATHÉE Ah ! PYGMALION Je t’aime ! GALATHÉE Je t’aime ! que dis-tu ? je t’aime ! Mot charmant ! l’amour, oui… je comprends… Et je sens en moi-même… Mon cœur qui bat plus vite… et s’éveille en aimant ! (S’éloignant de Pygmalion.) Non ! laisse-moi ! je veux … attends ! je ne puis dire… Et le mot que je cherche, à mes lèvres expire… DUO. PYGMALION Aimons ! il faut aimer… tout aime ! C’est la loi qui créa le jour ! Aimons ! la volonté suprême A fait la beauté pour l’amour ! GALATHÉE Quoi ! tu m’aimes et je suis belle ! Et le ciel me créa pour toi ! Quel nouveau monde se révèle ! Quel nouveau feu s’éveille en moi ! PYGMALION Le foyer appelle la flamme, L’aurore va bien au ciel bleu ! La poussière demande une âme |
| Et la nature veut un dieu ! Aimons ! (Ensemble.) Aimons ! il faut aimer, tout aime ! etc. Aimons ! PYGMALION Et maintenant de toi j’implore un seul baiser ! GALATHÉE Mon cœur tout bas me dit encore de refuser ! PYGMALION Ce baiser, mon âme ravie l’attend de toi ! GALATHÉE L’amour, le plaisir et la vie, tout est à moi ! PYGMALION Ah ! de grâce, entends ma prière ! Toi, mon seul bien ! GALATHÉE La beauté, les cieux, la lumière, Tout m’appartient ! Quel bonheur ! PYGMALION Un seul baiser de toi ! GALATHÉE Quelle ivresse ! PYGMALION De grâce, réponds-moi ! GALATHÉE, avec éclat. Ah ! l’univers entier, l’univers est à moi ! Oui je suis femme ! je suis reine ! Le monde entier est mon domaine Et doit obéir à ma voix ! Tous les trésors de cette vie, Tous les plaisirs que l’on envie, Ah ! je veux tout connaître à la fois. PYGMALION Et que ta vie enfin s’achève, Comme un beau rêve, Par des chemins semés de fleurs Et loin des pleurs ! GALATHÉE Oui, que ma vie enfin s’achève, etc. PYGMALION Réponds, belle inhumaine ! entends ma voix ! |
| ENSEMBLE. GALATHÉE Oui je suis femme ! je suis reine ! Le monde entier, etc. PYGMALION Réponds, belle inhumaine ! entends ma voix ! Réponds, Galathée ! réponds à ma voix ! C’est ton cœur que j’envie, ah ! réponds à ma voix ! Réponds, belle inhumaine ! Galathée, réponds-moi ! Ton cœur est tout ce que j’envie, de grâce, réponds-moi ! GALATHÉE Quels sont ces objets qui m’environnent !… quels désirs m’agitent ?… quel motif les fait naître ?… comment les satisfaire ? PYGMALION Galathée ! GALATHÉE D’où vient ce souffle léger qui caresse mes cheveux ?… d’où viennent ces parfums qui m’enivrent ?… quels sont ces chants lointains que j’entends ?… quelle est cette lumière qui m’éblouit ? PYGMALION C’est le jour, c’est la vie !… (Indiquant le fond du théâtre.) Regarde, le ciel resplendit, les oiseaux chantent dans les arbres, le vent agite doucement le feuillage, les fleurs s’épanouissent au soleil, la nature entière semble fêter ton réveil et sourire à ta bienvenue ! GALATHÉE Oh ! que tout cela est beau !… le ciel, les fleurs, tout m’appartient, n’est-ce pas ? PYGMALION Oui ! GALATHÉE Tout est à moi ! PYGMALION Tout ! (Galathée s’élance vers la porte.) Où vas-tu ? GALATHÉE Laisse-moi ! PYGMALION Galathée ! |
| GALATHÉE Laisse-moi ! PYGMALION Pourquoi me fuir déjà ?… Pourquoi veux-tu me quitter ? GALATHÉE J’entends là-bas une voix qui m’appelle ! PYGMALION, l’entraînant. Viens ! GALATHÉE Pourquoi me retiens-tu ici contre mon gré ? PYGMALION Galathée, chère Galathée ! GALATHÉE Pourquoi me regardes-tu ainsi ? PYGMALION Parce que tu es belle ! GALATHÉE Je suis belle ! PYGMALION Vois ! (Il lui donne un miroir.) GALATHÉE, se regardant. Quel est ce visage charmant qui me sourit ? PYGMALION C’est le tien ! GALATHÉE Et ces beaux yeux qui me regardent avec surprise ? PYGMALION Ce sont tes yeux ! GALATHÉE Je suis belle ! PYGMALION, lui prenant la main. Galathée ! GALATHÉE Je suis belle !… (Baisant le miroir.) Ah !… (Elle le rejette loin d’elle.) Ce baiser m’a glacée ! (Pygmalion lui baise la main.) Le tien me brûle !… (Elle retire sa main.) Adieu ! PYGMALION, la retenant. Par pitié, ne me quitte pas ! |
| GALATHÉE, se degageant. Je veux sortir. PYGMALION Pourquoi ? GALATHÉE, frappant du pied. Je le veux ! PYGMALION, avec emportement. Et moi !… (Se radoucissant.) Non… pardon !… je suis fou… Viens près de moi ! GALATHÉE Non ! PYGMALION Je t’en prie ! GALATHÉE Non ! PYGMALION Je t’en supplie ! GALATHÉE Non, non ! mille fois non ! PYGMALION Qu’as-tu donc ? GALATHÉE Je m’ennuie. PYGMALION Déjà ? GALATHÉE J’étouffe !… (Se laissant tomber sur un fauteuil.) Ah ! PYGMALION Grands dieux !… (Lui prenant la main.) Galathée ! Galathée ! reviens à toi… je suis à tes pieds… je te demande pardon ! GALATHÉE, revenant à elle. À la bonne heure ! PYGMALION Que veux-tu ?… parle ! ordonne ! GALATHÉE J’ai faim ! PYGMALION Tu as faim ! que ne le disais-tu ? Ganymède !… Le traître |
| refuse de me répondre… Attends-moi là… je vais moi- même…. GALATHÉE, à part. Enfin ! PYGMALION Le marché est à deux pas … je reviens dans un instant. GALATHÉE Va ! PYGMALION Nous souperons ensemble. GALATHÉE Oui PYGMALION Que veux-tu que je t’achète ?… des olives ?… du raisin ? des figues ?… avec un ou deux flacons de bon vin ?… toute ma bourse y passera !… (Lui prenant les mains.) Ne t’impatiente pas, chère Galathée… je ne serai pas longtemps dehors… je te le promets ! (À part.) Et par prudence, je fermerai la porte. (Haut.) Adieu ! GALATHÉE Adieu ! adieu ! PYGMALION À tout à l’heure ! (Il lui baise la main.) Adieu… (Il sort par la porte du fond.) |
| SCÈNE V |
| GALATHÉE, seule. Le voilà parti ! (Se dirigeant vers la porte du fond.) Maintenant, fuyons…(Apercevant une lyre suspendue à une colonne.) Ah ! qu’est-ce que ça ? (Elle prend le lyre, l’examine avec curiosité, promène ses doigts sur la corde et écoute.) Hein ?… quoi ?… plaît-il ? que dis-tu ? AIR. Que dis-tu ? je t’écoute et ne puis te comprendre ; Parle-moi, parle encore, je veux encore t’entendre… Ton âme frémit sous mes doigts Et ta voix douce et tendre s’envole à travers les airs ! Que ton âme inspire la mienne, ô lyre ! Et que ma voix, pour la première fois, Résonne avec la tienne ! Fleur parfumée, Dont l’éclat réjouit les yeux, |
| Brise embaumée, Rayons divins tombés des cieux ! Tout ici bas semble me dire Que je suis faite pour charmer ! La rose m’invite à sourire, Les oiseaux me disent d’aimer ! Ah ! Le cœur joyeux, l’âme ravie, Je veux rire, je veux chanter Pour fêter l’amour et la vie ! Pour fêter l’amour, le plaisir et la vie ! Mais quel transport nouveau s’empare de mes sens ! D’où partent, dieux puissants, Ce gai signal et ces libres accents ? Ah ! Accourez, rois du monde ! Fils du ciel et de l’onde, Qu’à ma voix tout réponde ! Accourez plaisirs, rêves dorés ! Folles naïades, hamadryades, Nymphes des ruisseaux et des bois, Accourez toutes à ma voix ! Au bruit des flûtes et des lyres, Au bruit des instruments d’airain, Au bruit des chansons et des rires, Dansons, on nous donnant la main ! Ah ! Accourez, rois du monde, etc. (Galathée s’élance vers le jardin et disparaît.) |