“Galathée” – Act 1

by Victor Massé libretto (French)


ACTE PREMIER
La scène se passe à Chypre, dans les temps antiques.

Le théâtre représente l’atelier de Pygmalion.— À droite, sur le premier plan, un rideau qui cache Galathée.— Çà et là des marbres et tous les accessoires d’un atelier de statuaire.
Overture
SCÈNE PREMIÈRE
GANYMÈDE, seul.
Au lever du rideau, Ganymède est étendu sur un lit de repos; il est à moitié endormi. — On entend au dehors le chœur des jeunes gens et des jeunes filles de l’île de Chypre qui se dirigent vers le temple de Venus.
 
CHORUS
L’aurore, en souriant,
A, de ses doigts de rose
Ouvert de l’orient
La porte à demi-close !

De myrtes et de lys
Et de roses vermeilles,
En l’honneur de Cypris
Emplissons nos corbeilles.

Vers son temple paré,
Dirigeons-nous en foule
Et que ce jour sacré
Dans le plaisir s’écoule !

L’aurore, en souriant, etc.
 
GANYMÈDE
Allez, allez, mes chers amis
Faites retentir l’air de vos chants d’allégresse !
Semez aux pieds de la déesse
Les roses et les lys !
Courez en foule vers son temple ! courez !
Moi, Dieu merci !
Je suis ici,
Trop mollement couché pour suivre votre exemple !

CHORUS
L’aurore, en souriant, etc.

(On frappe à la porte.)

GANYMÈDE
Hein ! (On frappe de nouveau.) Je crois qu’on frappe à la
porte !… (On frappe encore, il ferme les yeux et s’enveloppe la tête dans son manteau.)

C’est probablement quelqu’un qui veut entrer.
SCÈNE II
MYDAS, entr’ouvrant la porte.
Personne !…
(Il s’avance sur la pointe du pied.)

GANYMÈDE, sans se déranger...
Il me semble que j’entends marcher…

MYDAS, se dirigeant vers le rideau qui cache Galathée.
Personne !

GANYMÈDE, soulevant un coin de son manteau.
Qui va là ?

MYDAS
Aïe ! (Il se retourne et aperçoit Ganymède)
Bonjour !

GANYMÈDE
Bonsoir !

MYDAS
Le seigneur Pygmalion ?
 
GANYMÈDE
Il est sorti.

MYDAS
C’est bien lui que je viens de voir !

GANYMÈDE
Oui… toute la ville est sur pied… et voilà les jeunes filles et les jeunes garçons de l’île de Chypre qui accourent en foule vers le temple de Vénus…

MYDAS, riant.
Ah ! ah ! et lui aussi, il est allé porter son offrande à la
Déesse !

GANYMÈDE
Pauvre jeune homme !… je ne sais ce qu’il a depuis quelque temps ; mais je crois, entre nous, qu’il aurait bon besoin de quelques grains d’ellébore !

MYDAS, lui touchant l’épaule.
Écoute !…

GANYMÈDE
Revenez demain.

MYDAS
Écoute !… aimes-tu la musique ?

GANYMÈDE
Non.

MYDAS, faisant sonner quelques écus dans sa main, aux oreilles de Ganymède.
Vraiment !

GANYMÈDE, se levant à moitié.
Plaît-il ?

MYDAS
Que dis-tu de cette musique-là ?

GANYMÈDE
Ah ! ah ! c’est la bonne !

MYDAS
Viens ici.

GANYMÈDE, se levant.
Me voilà !

MYDAS
À la bonne heure !…
Je savais bien que tu finirais par te lever !

GANYMÈDE
Que faut-il que je fasse pour vous plaire ?
 
MYDAS
Ton maître vient d’achever, dit-on, une charmante statue, qu’il cache à tous les yeux.

GANYMÈDE
Oui.

MYDAS
Tel que tu me vois, je suis amateur de ces sortes de choses… je me nomme Mydas… et je sais payer mes fantaisies !

GANYMÈDE
Ah !
 
COUPLETS.
MYDAS
Depuis vingt ans j’exerce
Un honnête commerce,
Et grâce à mes efforts,
A mon heureuse veine,
Aujourd’hui mes trésors
Emplissent jusqu’aux bords
Deux larges coffres-forts
Plus ventrus que Silène !

Je mange bien et je bois bien !
Les femmes, les femmes me traitent fort bien !
Je ne suis pas riche pour rien !

J’aime les belles choses,
Les oiseaux et les roses,
Les filles aux doux yeux,
Les nymphes peu vêtues,
Les palais somptueux,
Les chants voluptueux,
Les bois mystérieux
Tout peuplés de statues !

Je mange bien, etc.
 
GANYMÈDE
Je vous en fais mon compliment.

MYDAS
Mes jardins sont peuplés de nymphes et de bacchantes… je
possède déjà trois Vénus sortant de l’onde, une Diane au
bain, un groupe de trois Grâces, et deux statues de la Vérité.


GANYMÈDE
Peste ! quelle collection !
 
MYDAS
Et je viens proposer à ton maître de me vendre sa Galathée…
mais avant de conclure le marché, je serais assez curieux, je
l’avoue, de la voir de près.

GANYMÈDE
Impossible !

MYDAS
Impossible ?…
GANYMÈDE
Notre statue est cachée là, derrière cette draperie, et mon
maître ne permet à personne d’en approcher.

MYDAS
Fort bien !… mais puisqu’il est absent, nous n’avons rien à
craindre !

GANYMÈDE
S’il apprenait jamais que je vous ai permis de soulever un coin
du rideau, je serais un homme mort !

MYDAS
Il ne le saura pas.

GANYMÈDE
La statue est capable de le lui dire !

MYDAS
Il faudrait pour cela qu’elle pût parler.

GANYMÈDE
Elle parlera tout exprès pour me faire rosser !

MYDAS
Quelle plaisanterie !

GANYMÈDE
Je ne plaisante pas… elle doit m’en vouloir…

MYDAS
Pourquoi ?

GANYMÈDE
À cause de quelques paroles un peu vives que je me suis
permis de lui adresser quand mon maître me forçait de
monter la garde auprès d’elle !

MYDAS
Ton maître craint donc les voleurs ?

GANYMÈDE
Je crois plutôt qu’il est jaloux.

MYDAS
Jaloux de sa statue ?
 
GANYMÈDE
Ma foi, il m’a tout l’air d’en être amoureux…

MYDAS
Amoureux !

GANYMÈDE
Et pourquoi, s’il vous plaît, a-t-il dit adieu à tous les plaisirs
de son âge ?… pourquoi s’enferme-t-il si souvent avec elle ?…
pourquoi la cache-t-il avec tant de soin à tous les yeux ?…
pourquoi lui adresse-t-il la parole comme à une personne
naturelle ?…

MYDAS
Il lui parle ?

GANYMÈDE
Des heures entières… Et je ne suis pas bien sûr qu’elle ne lui
réponde pas !

MYDAS
Tu es fou !

GANYMÈDE
Non, c’est mon maître qui est fou !

MYDAS
Ce que tu me dis là me rend d’autant plus curieux de la voir…
(Il va pour soulever le rideau.)

GANYMÈDE
Arrêtez !

MYDAS
Laisse-moi !

GANYMÈDE
Je suis perdu si l’on nous surprend !

MYDAS
Tiens !… Voilà pour calmer tes craintes…
(Il lui donne de l’argent.)

GANYMÈDE
Dieux immortels, veillez sur moi !…
(Il court vers la porte au fond.)

MYDAS, soulevant le rideau.
Quelle merveille !… Elle va parler !… Je n’ai jamais rien vu de
plus beau !… Le joli bras !… les belles épaules !… Je
comprends qu’on soit amoureux de ces épaules-là !…


GANYMÈDE, au fond.
Est-ce fini ?
 
MYDAS
Il y a trop de draperies, c’est dommage !

GANYMÈDE, venant le tirer par le bras.
Allons ! vous en avez vu assez pour votre argent !

MYDAS
Elle est charmante !

GANYMÈDE, à part.
Maudit vieillard !
MYDAS
Il faut qu’elle soit à moi aujourd’hui même !…

GANYMÈDE, à part.
Oui, compte là-dessus !
MYDAS
Je la ferai placer sous un bosquet de lauriers-roses, au fond de
mon jardin !

GANYMÈDE
Partez donc… J’entends un bruit de pas… C’est lui ! c’est mon
maître qui revient !

MYDAS
Au fond de mon jardin, sous un bosquet de lauriers-roses !

GANYMÈDE
La porte s’ouvre… C’est fait de moi !
(Pygmalion apparaît au fond.)
SCÈNE III
TRIO.
PYGMALION
Qu’ai-je vu ?

GANYMÈDE
Je suis mort !

PYGMALION, saisissant un bâton.
Infâme Ganymède !

MYDAS
Devant moi, s’il vous plaît, ne le bâtonnez pas.

GANYMÈDE
O Jupiter ! viens à mon aide !
Et vous, seigneur Mydas,
Par pitié, retenez son bras !

ENSEMBLE.
MYDAS
S’il vous plaît, seigneur, ne le bâtonnez pas !
 
GANYMÈDE
Par pitié ! Seigneur, ne me bâtonnez pas !

PYGMALION
Pour te soustraire
À ma colère,
Éloigne-toi !
Non, point de grâce !
Va, je te chasse !
Sors de chez moi !
Éloigne-toi !

MYDAS
Tenons-nous coi !
Je ris, ma foi !
Oui, je ris, ma foi !


GANYMÈDE
Je meurs d’effroi !
Tenons-nous coi !
(Ganymède se prosterne devant Pygmalion, qui lui donne
quelques coups de bâton.)

GANYMÈDE
Holà !

MYDAS
Seigneur !

PYGMALION, à Mydas.
Pour toi, si tu reviens ici,
Comme lui je saurai te punir.

MYDAS
Grand merci ! grand merci !
Je ne suis pas, seigneur, un homme qu’on bâtonne !
Et je n’ai jamais de personne
En riant, accepté les coups !

PYGMALION
Qui donc es-tu ?

MYDAS
Je suis citoyen comme vous.

PYGMALION
Que m’importe !

GANYMÈDE, à part.
Vieux libertin !

MYDAS
Si je me suis permis de franchir, ce matin,
Le seuil de votre porte…
 
PYGMALION
Eh bien ?

MYDAS
C’est que je vous apporte,
Sous mon manteau,
Certain cadeau
Qui vous rendra, j’espère,
Moins sévère !

PYGMALION
Quoi ! ce coffret plein d’or !

MYDAS
Il est à vous…

PYGMALION
À moi !

MYDAS
Votre belle statue
Vient de charmer ma vue…
Et je veux l’acheter !

PYGMALION
Acheter ma statue !

MYDAS
Oui, je la trouve aimable ! elle me plaît !

PYGMALION
Tais-toi ! tais-toi ! ou je t’assomme !

MYDAS
S’il le faut, je double la somme !

GANYMÈDE
Un mot de plus, il vous assomme !

PYGMALION
Non, non, remporte tes écus
Et chez moi ne reparais plus !

ENSEMBLE.
PYGMALION
Allons, remporte tes écus
Et chez moi ne reparais plus !

MYDAS
Mais, seigneur, prenez mes écus!
Seigneur, acceptez mes écus!

GANYMÈDE
Mais, seigneur, prenez ses écus!
Seigneur, acceptez ses écus!
 
PYGMALION
Pour te soustraire, etc.

MYDAS
Tenons-nous coi, etc.

GANYMÈDE
Je meurs d’effroi, etc.

MYDAS
Plus qu’un mot !
Vous refusez de me la vendre ?

PYGMALION
Je refuse !

MYDAS
Fort bien ! je commence à comprendre,
Ganymède a dit vrai !

GANYMÈDE
Qui, moi ! Je n’ai rien dit !

PYGMALION
Comment ?

GANYMÈDE
Mais non, vraiment, je n’ai rien dit !

MYDAS
Ah ! ah ! ah ! laissez-moi rire !

GANYMÈDE, à part.
Bavard maudit !

PYGMALION
Mais parle donc, qu’a-t-il pu dire ?

MYDAS
Aux pieds de sa statue,
Dont un rideau jaloux nous dérobe la vue,
Pygmalion, dit-il, épris d’un fol amour,
Soupire, soupire nuit et jour !

PYGMALION
Eh ! bien ! pourquoi non !

COUPLETS.
Toutes les femmes
Sont inconstantes et sans foi ;
Leurs folles âmes
Suivent partout la même loi !
Et les plus belles,
Les plus charmantes à nos yeux,
Cachent en elles
Mille défauts pernicieux !

Voilà pourquoi de ma froide statue
Je préfère la vue !
Pourquoi près d’elle, épris d’un fol amour,
Je veille nuit et jour !

MYDAS, GANYMÈDE
Voilà pourquoi de sa statue
Il nous cache la douce vue !
Et pourquoi plein d’un fol amour,
Près d’elle il veille nuit et jour !

La moins savante
Dans l’art de plaire et de tromper,
Sans peine invente
Quelque ruse pour nous duper !
Et brune ou blonde
Sans hésiter, moi, je soutiens
Qu’en ce bas monde
La plus aimable ne vaut rien !

Voilà pourquoi de ma froide statue, etc.

ENSEMBLE.
PYGMALION
Voilà pourquoi de ma froide statue, etc.

MYDAS, GANYMÈDE
Voilà pourquoi de sa statue, etc.

PYGMALION
Hélas ! oui, nuit et jour !

GANYMÈDE
Ah ! ah ! ah ! nuit et jour !

PYGMALION
Eh ! bien ! quoi ! qu’avez-vous à rire ?

MYDAS
Ah ! ah ! ah ! nuit et jour !

PYGMALION
Répondez, qu’avez-vous à rire ?

GANYMÈDE
Ah ! ah ! ah ! nuit et jour !

PYGMALION, les menaçant.
Je vais vous empêcher de rire !
 
MYDAS, GANYMÈDE
Je ne puis m’empêcher de rire !
Ah ! ah ! ah ! ah !

PYGMALION
Allons, je perds patience !
Il est temps pour vous, je pense,
De partir !

ENSEMBLE.
MYDAS, à part.
Vraiment ! Vénus a voulu,
De sa froide indifférence,
A voulu le punir !

GANYMÈDE, à part.
Oui, de sa froide indifférence
Vénus a voulu, je pense
Le punir !

(Mydas sort par le fond et Ganymède par la droite.)
SCÈNE IV
PYGMALION, seul.
Par Vénus ! au feu qui brillait dans ses regards quand il me
parlait de ma Galathée, j’aurais pu le prendre pour mon
rival… Mon rival ! suis-je fou !… y a-t-il au monde un autre
homme assez privé de raison pour s’éprendre d’une statue !…
Ah ! pauvre insensé !… mes amis et ma jeunesse, mon art et
mes plaisirs, j’ai tout sacrifié à cette fatale passion !

AIR.
Tristes amours ! folle chimère !
C’en est fait de ma vie entière !
Mon bonheur a fui pour toujours !

Et chaque jour, hélas ! me ramène vers elle !
Chaque jour, en tremblant, je reviens en ces lieux,
Soulever le rideau qui la cache à mes yeux ;
Et contempler cette grâce immortelle
Que mon ciseau, pour elle,
A demandé aux dieux !
Tristes amours, etc.
(Il soulève le rideau.)

Je la vois… ah ! toujours plus belle !

Mais quoi ! vainement je t’adore !
En vain vers toi je tends les bras !
Et dans l’ardeur qui me dévore
Galathée, en vain je t’implore !
Tu ne me réponds pas !…
(Il saisit un marteau.)
Eh bien ! statue inanimée !
Ta perte au moins me vengera
Et cette main qui t’a formée
Te brisera !
(Il va pour briser la statue, s’arrête et jette le marteau loin de
lui.)
Non ! ne crains rien ! c’est un blasphème !
Et je ne puis malgré ma volonté
Détruire de ton corps l’adorable beauté !
Ah ! je t’aime, ah ! je t’aime !
(Il tombe accablé aux pieds de la statue; les rideaux se
referment.)

CHORUS, lointain.
O Vénus ! des amours suivie !
Ton haleine, aux douces chaleurs,
Pénètre les bois et les fleurs
O Vénus source de la vie !

PYGMALION, se relevant.
O Vénus ! sois-moi clémente !
Exauce les vœux
D’un cœur malheureux !
Sur cette beauté charmante, répands en ce jour la vie et
l’amour !
O Vénus ! que ma voix tremblante
Monte jusqu’à toi !
La lumière pour elle et le bonheur pour moi !
Que par toi sa bouche respire !
Que ton souffle vienne enflammer
Cette lèvre qui peut sourire
Et ce regard qui peut aimer !
Que par toi ce marbre soit femme,
Et que par ton pouvoir vainqueur,
Il reçoive une âme !
Il reçoive un cœur !
O Vénus ! que ma voix tremblante
Monte jusqu’à toi !
La lumière pour elle et le bonheur pour moi !
(Les rideaux s’entr’ouvrent.)

O ciel ! que vois-je ! est-ce un prestige !
Est-ce une fièvre de mes yeux !
Sur elle, sur son front, sur sa bouche… ô prodige !
La vie et la chaleur semblent tomber des cieux !
Déjà, dans son œil étincelle
Un regard frais et pur !
Déjà, déjà le sang ruisselle
Dans ses veines d’azur !
Dans son corps une âme nouvelle
Semble se révéler !
Elle écoute et cherche autour d’elle…
Dieux ! elle va parler !
(Il reste dans une contemplation muette. –Galathée descend
de son pédestal.)

GALATHÉE
Moi ! je suis… je vois… je pense… je respire…
Je parle…
Ah ! je ris ! Ah ! je soupire !
Je vis enfin ! qui suis-je ?

PYGMALION
Une femme !

GALATHÉE
Ah !

PYGMALION
Je t’aime !

GALATHÉE
Je t’aime ! que dis-tu ? je t’aime !
Mot charmant ! l’amour, oui… je comprends…
Et je sens en moi-même…
Mon cœur qui bat plus vite… et s’éveille en aimant !
(S’éloignant de Pygmalion.)
Non ! laisse-moi ! je veux … attends ! je ne puis dire…
Et le mot que je cherche, à mes lèvres expire…

DUO.
PYGMALION
Aimons ! il faut aimer… tout aime !
C’est la loi qui créa le jour !
Aimons ! la volonté suprême
A fait la beauté pour l’amour !

GALATHÉE
Quoi ! tu m’aimes et je suis belle !
Et le ciel me créa pour toi !
Quel nouveau monde se révèle !
Quel nouveau feu s’éveille en moi !

PYGMALION
Le foyer appelle la flamme,
L’aurore va bien au ciel bleu !
La poussière demande une âme
Et la nature veut un dieu !
Aimons !
(Ensemble.)
Aimons ! il faut aimer, tout aime ! etc.
Aimons !

PYGMALION
Et maintenant de toi j’implore un seul baiser !

GALATHÉE
Mon cœur tout bas me dit encore de refuser !

PYGMALION
Ce baiser, mon âme ravie l’attend de toi !

GALATHÉE
L’amour, le plaisir et la vie, tout est à moi !

PYGMALION
Ah ! de grâce, entends ma prière !
Toi, mon seul bien !

GALATHÉE
La beauté, les cieux, la lumière,
Tout m’appartient !
Quel bonheur !

PYGMALION
Un seul baiser de toi !

GALATHÉE
Quelle ivresse !

PYGMALION
De grâce, réponds-moi !

GALATHÉE, avec éclat.
Ah ! l’univers entier, l’univers est à moi !
Oui je suis femme ! je suis reine !
Le monde entier est mon domaine
Et doit obéir à ma voix !
Tous les trésors de cette vie,
Tous les plaisirs que l’on envie,
Ah ! je veux tout connaître à la fois.

PYGMALION
Et que ta vie enfin s’achève,
Comme un beau rêve,
Par des chemins semés de fleurs
Et loin des pleurs !

GALATHÉE
Oui, que ma vie enfin s’achève, etc.

PYGMALION
Réponds, belle inhumaine ! entends ma voix !
 
ENSEMBLE.
GALATHÉE
Oui je suis femme ! je suis reine ! Le monde entier, etc.

PYGMALION
Réponds, belle inhumaine ! entends ma voix !
Réponds, Galathée ! réponds à ma voix !
C’est ton cœur que j’envie, ah ! réponds à ma voix !
Réponds, belle inhumaine !
Galathée, réponds-moi !
Ton cœur est tout ce que j’envie, de grâce, réponds-moi !

GALATHÉE
Quels sont ces objets qui m’environnent !… quels désirs
m’agitent ?… quel motif les fait naître ?… comment les
satisfaire ?

PYGMALION
Galathée !

GALATHÉE
D’où vient ce souffle léger qui caresse mes cheveux ?… d’où
viennent ces parfums qui m’enivrent ?… quels sont ces chants
lointains que j’entends ?… quelle est cette lumière qui
m’éblouit ?

PYGMALION
C’est le jour, c’est la vie !… (Indiquant le fond du théâtre.)
Regarde, le ciel resplendit, les oiseaux chantent dans les
arbres, le vent agite doucement le feuillage, les fleurs
s’épanouissent au soleil, la nature entière semble fêter ton
réveil et sourire à ta bienvenue !

GALATHÉE
Oh ! que tout cela est beau !… le ciel, les fleurs, tout
m’appartient, n’est-ce pas ?

PYGMALION
Oui !

GALATHÉE
Tout est à moi !

PYGMALION
Tout ! (Galathée s’élance vers la porte.)
Où vas-tu ?

GALATHÉE
Laisse-moi !

PYGMALION
Galathée !
 
GALATHÉE
Laisse-moi !

PYGMALION
Pourquoi me fuir déjà ?…
Pourquoi veux-tu me quitter ?

GALATHÉE
J’entends là-bas une voix qui m’appelle !

PYGMALION, l’entraînant.
Viens !

GALATHÉE
Pourquoi me retiens-tu ici contre mon gré ?

PYGMALION
Galathée, chère Galathée !

GALATHÉE
Pourquoi me regardes-tu ainsi ?

PYGMALION
Parce que tu es belle !

GALATHÉE
Je suis belle !

PYGMALION
Vois ! (Il lui donne un miroir.)

GALATHÉE, se regardant.
Quel est ce visage charmant qui me sourit ?

PYGMALION
C’est le tien !

GALATHÉE
Et ces beaux yeux qui me regardent avec surprise ?

PYGMALION
Ce sont tes yeux !

GALATHÉE
Je suis belle !
PYGMALION, lui prenant la main.
Galathée !

GALATHÉE
Je suis belle !… (Baisant le miroir.) Ah !… (Elle le rejette loin
d’elle.) Ce baiser m’a glacée ! (Pygmalion lui baise la main.)
Le tien me brûle !… (Elle retire sa main.)
Adieu !
PYGMALION, la retenant.
Par pitié, ne me quitte pas !
 
GALATHÉE, se degageant.
Je veux sortir.

PYGMALION
Pourquoi ?

GALATHÉE, frappant du pied.
Je le veux !

PYGMALION, avec emportement.
Et moi !… (Se radoucissant.) Non… pardon !… je suis fou…
Viens près de moi !

GALATHÉE
Non !

PYGMALION
Je t’en prie !

GALATHÉE
Non !

PYGMALION
Je t’en supplie !

GALATHÉE
Non, non ! mille fois non !

PYGMALION
Qu’as-tu donc ?

GALATHÉE
Je m’ennuie.

PYGMALION
Déjà ?

GALATHÉE
J’étouffe !… (Se laissant tomber sur un fauteuil.) Ah !

PYGMALION
Grands dieux !… (Lui prenant la main.) Galathée ! Galathée !
reviens à toi… je suis à tes pieds… je te demande pardon !


GALATHÉE, revenant à elle.
À la bonne heure !

PYGMALION
Que veux-tu ?… parle ! ordonne !

GALATHÉE
J’ai faim !

PYGMALION
Tu as faim ! que ne le disais-tu ? Ganymède !… Le traître
refuse de me répondre… Attends-moi là… je vais moi-
même….

GALATHÉE, à part.
Enfin !

PYGMALION
Le marché est à deux pas … je reviens dans un instant.

GALATHÉE
Va !

PYGMALION
Nous souperons ensemble.

GALATHÉE
Oui

PYGMALION
Que veux-tu que je t’achète ?… des olives ?… du raisin ? des
figues ?… avec un ou deux flacons de bon vin ?… toute ma
bourse y passera !… (Lui prenant les mains.) Ne t’impatiente
pas, chère Galathée… je ne serai pas longtemps dehors… je te
le promets ! (À part.) Et par prudence, je fermerai la porte.
(Haut.) Adieu !

GALATHÉE
Adieu ! adieu !

PYGMALION
À tout à l’heure ! (Il lui baise la main.) Adieu… (Il sort par la
porte du fond.)
SCÈNE V
GALATHÉE, seule.
Le voilà parti ! (Se dirigeant vers la porte du fond.)
Maintenant, fuyons…(Apercevant une lyre suspendue à une
colonne.) Ah ! qu’est-ce que ça ? (Elle prend le lyre, l’examine
avec curiosité, promène ses doigts sur la corde et écoute.)
Hein ?… quoi ?… plaît-il ? que dis-tu ?

AIR.
Que dis-tu ? je t’écoute et ne puis te comprendre ;
Parle-moi, parle encore, je veux encore t’entendre…
Ton âme frémit sous mes doigts
Et ta voix douce et tendre s’envole à travers les airs !
Que ton âme inspire la mienne, ô lyre !
Et que ma voix, pour la première fois,
Résonne avec la tienne !

Fleur parfumée,
Dont l’éclat réjouit les yeux,
Brise embaumée,
Rayons divins tombés des cieux !
Tout ici bas semble me dire
Que je suis faite pour charmer !
La rose m’invite à sourire,
Les oiseaux me disent d’aimer ! Ah !
Le cœur joyeux, l’âme ravie,
Je veux rire, je veux chanter
Pour fêter l’amour et la vie !
Pour fêter l’amour, le plaisir et la vie !

Mais quel transport nouveau s’empare de mes sens !
D’où partent, dieux puissants,
Ce gai signal et ces libres accents ? Ah !
Accourez, rois du monde !
Fils du ciel et de l’onde,
Qu’à ma voix tout réponde !
Accourez plaisirs, rêves dorés !
Folles naïades, hamadryades,
Nymphes des ruisseaux et des bois,
Accourez toutes à ma voix !
Au bruit des flûtes et des lyres,
Au bruit des instruments d’airain,
Au bruit des chansons et des rires,
Dansons, on nous donnant la main ! Ah !
Accourez, rois du monde, etc.
(Galathée s’élance vers le jardin et disparaît.)
libretto by Jules Barbier, Michel Carré