“Galathée” – Act 2

by Victor Massé libretto (French)


ACTE DEUXIÈME
Entr’acte
SCÈNE PREMIÈRE
GANYMÈDE, seul.
Il entre par le fond avec précaution,
une grappe de raisin à la main.

Est-ce que mon maître ne m’a pas appelé, il y a un quart
d’heure ?… Oui, j’ai très bien reconnu sa voix… c’est
probablement son souper qu’il voulait… Mais comme j’ai
oublié d’aller ce matin aux provisions et que je viens de
dévorer tout ce qui restait dans notre garde-manger… Je crois
avoir prudemment agi en ne me montrant pas et en faisant la
sourde oreille… Pauvre jeune homme ! il sera allé dîner au
cabaret… moi, je n’ai plus faim ! (Il s’installe dans un fauteuil.)
Voilà ma journée finie !

COUPLETS.
Ah ! qu’il est doux de ne rien faire,
Quand tout s’agite autour de nous !
Que Phœbus ou Phœbé m’éclaire,
Qu’il pleuve ou qu’il vente au dehors,
Moi, je dors !
Dormir est un plaisir céleste !
Le bonheur nous vient en dormant !
Tout travail me semble funeste,
Et tout tracas est assommant !
N’en déplaise aux Dieux qu’on adore,
Morphée est un dieu plein d’esprit,
Car son autel est un bon lit,
Et c’est en dormant qu’on l’adore !
Ah ! qu’il est doux de ne rien faire, etc.
(Il se lève.)
Chacun ici-bas rend hommage
Aux maîtres qui veillent sur nous…
Les matelots, pendant l’orage,
Invoquent Neptune à genoux,
Les buveurs, dans leur folle ivresse,
Adressent leurs vœux à Bacchus,
Les amoureux fêtent Vénus,
Et moi, je fête la paresse !

Ah ! qu’il est doux de ne rien faire, etc.
 
(Apercevant Galathée dans le jardin.) Eh ! mais, que vois-je
là-bas ?… une femme qui se promène dans notre jardin ?… qui
marche sans façon sur nos plates-bandes et qui saccage nos
rosiers ? (Se levant à demi.) Ho ! ho ! ce ne peut être qu’une
ancienne amie de mon maître… (Galathée paraît au fond.)
Dieux immortels ! c’est la statue ! Je n’ose en croire mes yeux !
(Allant ouvrir les rideaux.)… Plus de doute… la place est
vide !… (Rescendant en scène.) C’est la statue !
 
SCÈNE II
(Galathée entre en courant, les mains pleines de fleurs.)

GALATHÉE, apercevant Ganymède.
Ah ! (Elle laisse tomber les fleurs.)

GANYMÈDE
C’est bien elle !

GALATHÉE
Qui es-tu ?

GANYMÈDE, balbutiant.
Moi !… je…

GALATHÉE
Viens ici !

GANYMÈDE, à part.
C’est fait de moi, si elle me reconnaît !

GALATHÉE
Viens donc !… (L’examinant.)
Ta figure me plaît !

GANYMÈDE
Ah bah !

GALATHÉE
Asseyons-nous et causons !…
(Elle le fait asseoir près d’elle.)

GANYMÈDE, à part.
Tiens, tiens, tiens !…

GALATHÉE
Comment te nommes-tu ?

GANYMÈDE
Ganymède !
 
GALATHÉE
Mon cher Ganymède !

GANYMÈDE, à part.
Peste ! comme elle y va ! (Haut.) Si mon maître nous
surprenait ?

GALATHÉE
Ton maître ?

GANYMÈDE
Le seigneur Pygmalion !

GALATHÉE
Qui ?… Ce mélancolique personnage qui veut me retenir ici
malgré moi ?

GANYMÈDE
Vous l’avez vu ?

GALATHÉE
Oui, il était là, tout à l’heure… je l’ai envoyé au marché !

GANYMÈDE
Au marché !

GALATHÉE
Ses soupirs m’ennuyaient !

GANYMÈDE
Ah, ah, ah, ah !

GALATHÉE
Et puis, je le trouve moins joli que toi !

GANYMÈDE
Je vous rends grâces… (À part.)
Voilà une statue bien
aimable !

GALATHÉE
Dis-moi… je suis femme, n’est-ce pas ?

GANYMÈDE
Sans doute !

GALATHÉE
Et toi ?

GANYMÈDE
Moi ?

GALATHÉE
Tu es femme aussi ?

GANYMÈDE
Non, je suis homme !
 
GALATHÉE
Ah ! Tant mieux !… Il me semble que je t’aime mieux ainsi,
qu’il nous sera plus facile de nous entendre… Embrasse-moi !

GANYMÈDE, surpris.
Hein ?…

GALATHÉE, lui tendant la joue.
Embrasse-moi donc !

GANYMÈDE, après avoir regardé autour de lui.
Volontiers !…
(Il se penche pour embrasser Galathée; on aperçoit Mydas
qui entre précipitamment par la port du fond.)
SCÈNE III
GALATHÉE, à Ganymède.
Eh bien ?

GANYMÈDE, se retournant au bruit que fait Mydas.
Qui vient là ?

MYDAS
Ne crains rien… c’est moi !

GANYMÈDE
Encore vous !

MYDAS
Oui, j’ai vu sortir ton maître… et je…

GALATHÉE, se levant.
Qu’est-ce donc, mon cher Ganymède ?… pourquoi vient-on
nous déranger ?

MYDAS, stupéfait et se laissant tomber sur un fauteuil.
Hein ! O prodige !… la statue qui parle et qui marche…

GALATHÉE
Ah, qu’il est laid !

MYDAS, se levant.
Bien obligé !

GANYMÈDE
Je vous disais bien qu’elle parlerait !

MYDAS
Je ne puis en croire mes yeux !… comment se fait-il ?…

GANYMÈDE
Demandez à Vénus !… c’est elle assurément qui aura joué ce
méchant tour à mon maître.
MYDAS
Ton maître aurait tort de se plaindre !

GANYMÈDE
Qui sait ?… la belle n’est pas femme pour rien… et je la crois
d’humeur à rattraper le temps perdu !

MYDAS
C’est bon à savoir… présente-moi !

GANYMÈDE
Avec plaisir !… (Présentant Mydas à Galathée.) Permettez
moi de vous présenter le seigneur Mydas, un honnête
seigneur de l’île de Chypre… grand amateur de statues, qui
voulait ce matin vous enlever à mon maître, pour vous faire
placer dans son jardin, sous un bosquet de lauriers roses…

GALATHÉE
Vraiment !

MYDAS, bas à Ganymède.
Elle est charmante !

GANYMÈDE
Son miroir le lui a dit avant vous !

GALATHÉE, tirant Ganymède, à part.
Dis-moi !… je suis femme ! et tu es homme, n’est-ce pas ?…
(elle indique Mydas) mais lui ?…

GANYMÈDE
Lui ?…

GALATHÉE
Qu’est-ce c’est ?

GANYMÈDE
C’est ce qu’on appelle un vieux !

GALATHÉE
Ah, quelle horreur !

MYDAS, bas à Ganymède.
Que dit-elle ?

GANYMÈDE
Elle vous trouve très aimable !

MYDAS, avec joie.
(S’avançant vers Galathée.)
Ah !… Charmante statue !

GALATHÉE
Quoi ?

MYDAS
Adorable Galathée !
 
GALATHÉE
Que me voulez-vous ?

MYDAS
Ce que je veux, ô ma toute belle… ce que je veux…

GALATHÉE
Eh bien ?

MYDAS, se jetant aux pieds de Galathée.
Je veux me mettre à vos pieds,
pour vous dire que je vous aime !

GALATHÉE, riant.
Ah ! ah ! ah !

MYDAS
Que je vous adore !

GALATHÉE, de même.
Ah ! ah ! ah !

MYDAS
Que vos beaux yeux m’ont rendu fou !

GALATHÉE
Ah ! ah ! ah ! le pauvre homme !…
(Le regardant.)
Vois donc, Ganymède, comme il est drôle !

GANYMÈDE, riant.
Ah ! ah ! ah !

MYDAS, soupirant.
Ah !

GALATHÉE
Vous souffrez ?

MYDAS
Je meurs !

GALATHÉE, se retournant vers Ganymède.
Décidément ! Il n’est pas beau !
(Mydas se relève.)
 
TRIO.
MYDAS
Il me semblait n’être point laid !

GALATHÉE
Ma foi, si fait, vous êtes laid !

GANYMÈDE
Ah ! le fait est qu’il est fort laid !
 
MYDAS
Quoi, je suis laid ?

GALATHÉE
Vous êtes laid !

GANYMÈDE
Il est fort laid !

ENSEMBLE.

MYDAS
Il me semblait, etc.

GALATHÉE
Ma foi, si fait, etc.

GANYMÈDE
Ah ! le fait est, etc.

MYDAS, menaçant Ganymède.
Voyons, laissons là ma figure !

GALATHÉE
Ah ! quelle piteuse figure !

GANYMÈDE
Ne parlons plus de sa figure !

MYDAS, bas à Galathée.
Vous me plaisez, je vous le jure !

GALATHÉE, bas à Ganymède.
Il est très-vieux, la chose est sûre !

GANYMÈDE
Depuis longtemps la bête est mûre !

MYDAS, tirant Galathée à part.
Peste soit du coquin ! que vous dit-il encor ?
(Il fait signe Ganymède à part.)
Charmante Galathée, mon cher trésor !
Je t’aurais, à prix d’or,
Avec joie achetée,
Si tantôt, si tantôt,
Au lieu de refuser
Mes écus, comme un sot,
Ton maître m’avait pris au mot !

GALATHÉE
De l’or ! quoi, vous avez de l’or !

MYDAS
Oui, ma mignonne !
J’en ai beaucoup… et si tu veux… je te le donne !
 
GALATHÉE, à Ganymède.
Il a de l’or !

GANYMÈDE
Il a de l’or !

MYDAS
Oui, mon trésor,
J’ai beaucoup d’or
Et sur ma foi,
Si tu m’aimes, il est à toi !

GALATHÉE
Il est à moi ?

MYDAS
Oui, sur ma foi !
Si tu m’aimes, il est à toi !

GALATHÉE
Il est à moi ?

MYDAS
Il est à toi !

GALATHÉE, se retournant vers Ganymède.
Qu’en dis-tu, faut-il que je l’aime ?

GANYMÈDE, lui montrant Mydas.
Décidez la chose vous-même !

GALATHÉE, examinant Mydas de la tête aux pieds.
Il me paraît laid tout de même !

GANYMÈDE
Certes, il est laid tout de même !

MYDAS, s’élançant vers Ganymède.
Ah ! traître !
(Se retournant vers Galathée.)
Pour vous charmer, que puis je faire ?

GALATHÉE
Pour vous aimer que puis-je faire ?

GANYMÈDE, à part.
Je ne vois pas grand chose à faire !

MYDAS, détachant son collier.
Si ce collier pouvait vous plaire ?

GALATHÉE
Ce collier peut très bien me plaire !

GANYMÈDE, bas à Galathée.
Prenez tout ce qui peut vous plaire.
 
MYDAS, à Galathée, à part.
Venez, venez, éloignons-nous un peu de ce butor !
(Il entraîne Galathée de l’autre côté de la scène en faisant
signe à Ganymède de s’éloigner.)
Charmante Galathée, mon cher trésor !
Que voulez-vous encor ?
N’êtes-vous pas tentée, cher minois !
De faire resplendir, pour la première fois,
Ces anneaux d’or à vos beaux doigts !

GALATHÉE
Quoi ! ces bijoux charmants, cette bague ?

MYDAS
Oui, friponne !
Oui, cher petit trésor ! c’est moi qui te les donne !

GALATHÉE, montrant la bague à Ganymède.
Elle est en or !

GANYMÈDE
En fort bel or !

MYDAS
Tiens, mon trésor !
Tiens, prends encore ! (Il détache ses bracelets et ses
pendants d’oreilles.)
Ah ! sur ma foi,
Si tu m’aimes, tout est à toi !

GALATHÉE
Donnez encore !

MYDAS
Oui, sur ma foi !
Si tu m’aimes, tout est à toi !

GALATHÉE, parlé.
Donnez toujours !

MYDAS
Je n’ai plus rien !

GALATHÉE, parlé.
Comment ! vous n’avez plus rien ?… (Se retournant vers
Ganymède.) Dis-donc, Ganymède !

GANYMÈDE
Hein ?

GALATHÉE
Il n’a plus rien !

GANYMÈDE
Eh, qu’il se retire !
 
GALATHÉE
Allez-vous en !

MYDAS
Oh !…

GALATHÉE
Qu’en dis-tu ? faut-il que je l’aime ?

GANYMÈDE
Décidez la chose vous-même !

GALATHÉE, même jeu que précédemment.
Il me paraît laid tout de même !

GANYMÈDE
Certes, il est laid tout de même !

MYDAS
Voyons ! Galathée, voyons !
Il me semblait n’être plus laid.

GALATHÉE
Ma foi ! vous êtes toujours laid !

GANYMÈDE
Ah ! certes, il est encor plus laid !

MYDAS
Quoi, je suis laid ?

GALATHÉE
Vous êtes laid !

GANYMÈDE
Il est fort laid !

ENSEMBLE.
MYDAS
Il me semblait n’être point laid,
Mais il paraît que je suis laid !

GALATHÉE
Il lui semblait n’être point laid,
Mais tel qu’il est, il me déplaît !

GANYMÈDE
Il lui semblait n’être point laid,
Mais le fait est, qu’il est fort laid !

MYDAS
Quoi, je suis laid ?
Il me semblait n’être point laid,

GALATHÉE
Vous êtes laid !
Ma foi ! si fait ! vous êtes laid !
 
GANYMÈDE
Ah ! le fait est qu’il est fort laid !
Ah ! qu’il est laid !

MYDAS
Me voilà bien avancé !… Si vous ne voulez pas de mon
amour, rendez les bijoux !

GALATHÉE
Non pas… je les garde en souvenir de vous !

MYDAS, s’avançant pour l’embrasser.
Permettez-moi au moins de…

GALATHÉE
Je ne permets rien !

MYDAS
Un baiser ?

GALATHÉE
Non !

MYDAS
Un seul baiser ?

GALATHÉE
Non ! non !

MYDAS, l’embrassant sur l’épaule.
Ah ! (Galathée lui donne un soufflet.) Ho !

GANYMÈDE, riant.
Bon !

MYDAS
Je suis aveuglé !

GANYMÈDE
C’est un soufflet de statue !

GALATHÉE
Chut !

GANYMÈDE
Quoi donc ?

GALATHÉE
N’entends-tu pas ?

GANYMÈDE, courant au fond.
C’est le seigneur Pygmalion qui revient !
 
MYDAS
Pygmalion !

GANYMÈDE
(Il sort en courant.) Sauve qui peut !…

GALATHÉE, à Mydas.
Cachez-vous !

MYDAS
Me cacher ?

GALATHÉE
Oui, cela m’amusera !…
(Le poussant vers un grand fauteuil.)
Là, derrière ce fauteuil !

MYDAS
Derrière ce fauteuil ?

GALATHÉE
Vite ! Je l’entends !… mais cachez-vous donc !

MYDAS
Ouf !
(Galathée s’installe dans le fauteuil derrière lequel est caché
Mydas. Pygmalion paraît au fond, portant des corbeilles
chargées de fruits.)
SCÈNE IV
PYGMALION
Me voici !

GALATHÉE (Elle cache les bijoux de Mydas.)
Ah, c’est vous ?

PYGMALION
Je suis resté dehors plus longtemps que je ne voulais…
J’ai rencontré près d’ici, des amis qui ont
essayé de m’entraîner avec eux !

GALATHÉE, avec indifference.
Ah !

PYGMALION
D’anciens compagnons de plaisir… qui se réunissent
cette nuit, pour boire et chanter, et qui voulaient
à toute force me mettre de la partie !

GALATHÉE
Pourquoi avez-vous refusé de les suivre ?

PYGMALION
Pour rester près de toi !
 
GALATHÉE
Ah !

PYGMALION
Ne devons-nous pas souper ensemble ?…

GALATHÉE
C’est juste !… je l’avais oublié !

PYGMALION
Tu t’es bien ennuyée, n’est-ce pas, pendant mon absence ?…

GALATHÉE
Non, pas trop !

MYDAS, à part, caché.
Charmante franchise !

PYGMALION
Il n’est venu personne ?

GALATHÉE
Personne !

MYDAS
Comme elle ment !

PYGMALION
Ganymède n’a pas reparu ?

GALATHÉE
Ganymède ? quel Ganymède ?

PYGMALION
Un coquin d’esclave, que j’ai bâtonné ce matin…
et qui se cache sans doute dans quelque coin.

GALATHÉE
Je ne l’ai pas vu !

MYDAS, à part.
Quel aplomb !…

PYGMALION
Nous nous passerons de lui !

GALATHÉE, à part.
S’il était ici, la partie serait complète. (Haut.)
Voulez-vous que je l’appelle ?

PYGMALION
C’est inutile !

GALATHÉE
Je suis curieuse de le voir… dites-lui de venir, je vous prie !
 
PYGMALION
Tu le veux !

GALATHÉE
Je vous en prie !

PYGMALION
Soit !… (Appelant.) Ganymède !

GALATHÉE, appelant aussi.
Ganymède !

GANYMÈDE, au dehors.
Hein ?

GALATHÉE
Ganymède !

PYGMALION
Ganymède !

GANYMÈDE, paraissant.
Me voilà !

GALATHÉE
Faites-lui signe d’approcher… et dites-lui que vous ne lui en
voulez plus !

PYGMALION
Soit. (À Ganymède.) Approche et ne crains rien… je te
pardonne !

GALATHÉE
Bien !

PYGMALION
Es-tu contente ?

GALATHÉE
Oui !… (Bas à Ganymède.) Fais comme si tu ne m’avais pas
encore vue !

GANYMÈDE, étonné.
Ah !

PYGMALION
Maintenant, soupons !

GALATHÉE
C’est cela ! soupons !

MYDAS, à part.
Ah, coquine !

GANYMÈDE, apercevant Mydas derrière le fauteuil.
Ah, sournoise !
 
QUATUOR.
PYGMALION
Allons, à table ! qu’un vin potable
Chasse d’ici le noir souci !
L’amour adore
La vieille amphore
Qui verse au cœur
La joie et le bonheur !

MYDAS
Quel tour pendable !

GANYMÈDE
Quel tour pendable !

MYDAS
L’effroi m’accable !

GANYMÈDE
L’effroi l’accable !

PYGMALION
Allons !

ENSEMBLE.
PYGMALION
Allons, à table, etc.

GALATHÉE, à part.
Sous cette table
L’effroi l’accable !
Le cœur transi
D’un noir souci !
Il vous implore,
Dieux qu’il adore !
Et dans mon cœur
Je ris de sa terreur !

MYDAS
Quel tour pendable !
Le cœur transi
D’un noir souci !
Dieux que j’implore !
Dieux ! sauvez-moi
De sa fureur !

GANYMÈDE
Quel tour pendable !
L’effroi l’accable !
Le cœur transi
D’un noir souci !
Il vous implore,
Dieux qu’il adore !
 
Et de bon cœur
Je ris, ma foi ! de sa terreur !

PYGMALION, à Galathée.
Mais… qu’avez-vous à sourire ?
Galathée, à quoi pensez-vous ?

GALATHÉE
Je consens à vous le dire,
Si vous n’entrez pas en courroux.

PYGMALION
Ah ! de ce fatal délire,
Ne redoutez rien entre nous !

GALATHÉE
Eh ! bien ! je ne puis sans rire
Penser que vous êtes jaloux !

PYGMALION
Eh ! quoi, cela vous fait rire !
C’est l’amour qui me rend jaloux !

MYDAS, GANYMÈDE, à part.
Est-ce bien là de quoi rire !
Elle ne craint donc pas les coups !

PYGMALION
Ah ! dans tes yeux laisse-moi lire
Que j’ai tort d’être jaloux !

REPRISE DE L’ENSEMBLE.

GALATHÉE
Allons, à table !
Qu’un vin potable, etc.

MYDAS
Quel tour pendable, etc.

GANYMÈDE
Quel tour pendable, etc.

PYGMALION.
Allons, à table, etc.
(Ganymède a achevé de servir la table. Pygmalion et
Galathée s’y assoient.)

PYGMALION
Et maintenant, ô ma maîtresse !
Buvez, buvez de ce vin généreux,
Dont la brûlante ivresse
Est chère aux amoureux !

GALATHÉE
Voyons ce vin qui rend heureux !
 
GANYMÈDE, à part.
Si je pouvais boire avec eux !

MYDAS, à part.
Si je pouvais boire avec eux !

GALATHÉE
Voyons ce vin qui rend heureux !

MYDAS, GANYMÈDE, à part.
Si je pouvais boire avec eux !

PYGMALION
Oui, c’est le vin qui rend heureux !

COUPLETS.
GALATHÉE
Sa couleur est blonde et vermeille,
Son parfum est plus doux encor !

PYGMALION, GANYMÈDE, MYDAS
Plus doux encor !

GALATHÉE
On dirait qu’un rayon sommeille
Epanoui dans son flot d’or !

PYGMALION, GANYMEDE, MYDAS
Dans son flot d’or !

GALATHÉE, après avoir bu.
Grands dieux ! ta chaleur me pénètre,
Enivrante et douce liqueur!

PYGMALION, GANYMEDE, MYDAS
Douce liqueur !

GALATHÉE
Et ton parfum remplit mon être
Comme l’amour remplit le cœur !

PYGMALION, GANYMEDE, MYDAS
Remplit le cœur !

GALATHÉE
Ah ! verse encore ! vidons l’amphore !
Qu’un flot divin de ce vieux vin
Calme la soif qui me dévore !
Le vin est un trésor divin !

TOUS
Le vin est un trésor divin !
 
GALATHÉE
Déjà dans la coupe profonde,
Tout s’éclaire d’un nouveau jour !

PYGMALION, GANYMEDE, MYDAS
D’un nouveau jour !

GALATHÉE
J’y vois les sottises du monde
Et les mensonges de l’amour !

PYGMALION, GANYMEDE, MYDAS
Quoi ! de l’amour !

GALATHÉE
J’y vois, par des enchanteresses,
Tous les cœurs plus ou moins dupés !

PYGMALION, GANYMEDE, MYDAS
Comment, dupés ?

GALATHÉE
Par leurs femmes ou leurs maîtresses,
J’y vois tous les hommes trompés !

PYGMALION, GANYMEDE, MYDAS
Comment, trompés ?

GALATHÉE, tendant sa coupe.
Ah ! verse encore ! vidons l’amphore, etc.

ALL
Le vin est un trésor divin !

PYGMALION, à Galathée.
Assez, ne buvez plus de vin !

MYDAS, GANYMÈDE
Grands dieux ! elle a bu trop de vin !

GALATHÉE
Allons ! encor !

PYGMALION
Non pas, vraiment !

GALATHÉE
Ne suis-je pas ici maîtresse souveraine ?

PYGMALION
Sans doute, mais un seul moment…

GALATHÉE
Non, jamais ! laissez-moi ! je veux parler en reine !
 
Et quand j’ai dit : je veux,
J’entends que tout cède à mes vœux !

PYGMALION
Mais…

GALATHÉE
Taisez-vous !

PYGMALION
Mais, ma chère…

GALATHÉE
Il ose me refuser !

PYGMALION
Mais…

GALATHÉE
C’est bien ! dans ma colère, je vais ici tout briser !

PYGMALION
Galathée !

GALATHÉE
Je vais ici tout briser !
(Elle renverse la table.)

PYGMALION, apercevant Mydas.
Grands dieux !

GALATHÉE (rit aux éclats.)
Ah, ah, ah !

PYGMALION
Ah ! misérable maîtresse !
Elle trompait ma tendresse !
Je sens la haine et la fureur
Gonfler mon cœur !

ENSEMBLE.
MYDAS, GANYMÈDE
Dieux, qui voyez ma détresse,
Que mon sort vous intéresse !
Je sens la crainte et la terreur
Glacer mon cœur !

PYGMALION
Ah ! misérable maîtresse, etc.

GALATHEE
Je suis ici la maîtresse !
Que m’importe sa tendresse !
Je ne sens effroi ni terreur
Glacer mon cœur,
Et je me ris de sa fureur !
 
MYDAS, GANYMÈDE
Dieux, sauvez-moi de sa fureur !
Ah ! je meurs de frayeur !
Ah ! sauvez-moi, grands dieux !
Ah ! sauvez-moi de sa fureur !

PYGMALION
Elle trompait ma tendresse !
D’une jalouse fureur,
Gonfler mon cœur !
Craignez ma fureur !

(Galathée sort en riant aux éclats. Ganymède se sauve.)
 
SCÈNE V
PYGMALION, à Mydas.
Ah ! miserable ! tu ne m’échapperas pas, cette fois !…
Je vais te guérir de ta curiosité, et t’ôter à tout jamais
l’envie de remettre les pieds chez moi !

MYDAS
Tout beau, seigneur Pygmalion !… vous m’étranglez !

PYGMALION
Vieux débauché !

MYDAS
Vous m’étranglez !

GANYMÈDE, accourant, à Pygmalion.
Seigneur, seigneur !… Galathée s’est enfuie par la petite porte
du jardin !

PYGMALION, lâchant Mydas.
Dieux !

MYDAS
Ah ! bah !

GANYMÈDE
Je l’ai vue disparaître derrière les arbres, et s’enfuir
vers la ville !

PYGMALION, désespéré.
Galathée ! Galathée !

GANYMÈDE, à part.
Ah ! ah ! Oui, cours après !

MYDAS
Attendez-moi, seigneur Pygmalion… attendez-moi !…
 
PYGMALION, au fond.
Galathée !

MYDAS
Elle emporte mes bijoux !
(Pygmalion sort en courant, Mydas le suit.)
SCÈNE VI
GANYMÈDE, seul, riant.
Ah ! ah ! ah ! Cette maudite statue a juré de leur faire tourner
la tête… Les voilà partis tous les deux en courant, mais, bah !
elle a de l’avance sur eux ! et au train dont elle va, la belle doit
être déjà loin. (Il se heurte contre la table que Galathée a
renversée, fait un effort pour la relever, et la laisse retomber.)
Et dire qu’elle était là si tranquille ce matin derrière son
rideau… Si mon maître s’avise de faire encore des statues,
j’aime à croire qu’il ne demandera pas à Vénus de les animer…
Où en serions-nous, grands dieux ! si les nymphes et les
bacchantes qui peuplent les jardins du vieux Mydas étaient
venue se mettre de la partie ! (Remettant la table sur ses
pieds.) Ouf ! depuis ce matin, nous n’avons pas eu une heure
de repos ! (Il s’étend sur le lit à droite.)
SCÈNE VII
GALATHÉE, entr’ouvrant le rideau à gauche.
Ganymède ?

GANYMÈDE
Hein ?

GALATHÉE
Ganymède, c’est moi !

GANYMÈDE
Comment ! c’est encore vous !

GALATHÉE
Oui.

GANYMÈDE
Vous n’êtes donc pas partie ?

GALATHÉE
Non, c’est une ruse… J’ai fait semblant de fuir, pour forcer
Pygmalion à courir après moi.

GANYMÈDE
Et dans quel but, s’il vous plaît ?
 
GALATHÉE
Tu ne devines pas ?

GANYMÈDE
Non.

GALATHÉE
C’est que je voulais rester seule avec toi !

GANYMÈDE
Pourquoi ?

GALATHÉE
Pour te proposer de nous en aller ensemble !

GANYMÈDE
Où cela ?

GALATHÉE
Où tu voudras, pourvu que nous ne quittions plus !

GANYMÈDE
Voyager, c’est fatigant !

GALATHÉE, lui prenant la main.
Viens, viens ! partons vite… Pygmalion pourrait nous
surprendre !

GANYMÈDE
C’est bien ce que je crains !

GALATHÉE
Mais viens donc !

GANYMÈDE
Peste ! voilà une statue qui me mènera loin !
 
FINAL

 
GALATHÉE
Ganymède, c’est toi que j’aime !

GANYMÈDE
Moi !

GALATHÉE
Te suivre est mon bonheur suprême !
GANYMÈDE
Quoi !

GALATHÉE
Tes grâces ont charmé mon âme !
 
GANYMÈDE
Bah !

GALATHÉE
Et je veux devenir ta femme…

GANYMÈDE
Ah !

GALATHÉE
Partons ! Vénus nous favorise,
Que l’amour nous conduise !
Partons !

GANYMÈDE
Partons ! Je fais une sottise !
Mais, bah ! quoi qu’on en dise,
Partons !
J’y consens, mettons-nous en route !

GALATHÉE
Bien !

GANYMÈDE
Mais en fait d’amour, je redoute…

GALATHÉE
Rien !

GANYMÈDE
Qu’un jour vous ne fassiez des nôtres…

GALATHÉE
Bon.

GANYMÈDE
Comme vous avez fait des autres !

GALATHÉE
Non !

GALATHÉE
Partons ! Vénus nous favorise, etc.

GANYMÈDE
Partons ! Je fais une sottise, etc.
(Ganymède enlace d’un bras Galathée
et se dirige vers la porte.)
 
SCÈNE VIII
PYGMALION, MYDAS, entrant.
Grands dieux !

GANYMÈDE, GALATHÉE, se séparant.
Grands dieux !

PYGMALION, furieux à Galathée.
Misérable !

GALATHÉE, épouvantée.
Seigneur !

PYGMALION
Misérable ! tu me trompais encore !
Avec lui, tu quittais ces lieux !
Infâme ! pour jamais disparais de mes yeux !
(Il saisit un couteau.)

GALATHÉE
Dieux ! sauvez-moi ! Dieux ! je vous implore !
(Elle se sauve derrière le rideau.)

MYDAS, à Pygmalion.
Eh ! de grâce, arrêtez ces transports furieux !

PYGMALION, jetant son poignard.
Oui ! de cette funeste engeance,
Le mépris me vengera mieux !
Et c’est aux Dieux que je dois léguer ma vengeance !
O toi, qui lui donnas la vie et la beauté,
Pour la seconde fois que ne peux-tu m’entendre !
Vénus ! que ne peux-tu lui rendre son immobilité !

MYDAS, à part.
Il perd la tête, en vérité !

GANYMÈDE, à part.
Il perd la tête, en vérité !
(Les rideaux s’entr’ouvrant de nouveau, on aperçoit la statue
immobile comme au commencement du premier acte.)

MYDAS, GANYMÈDE
O ciel !

PYGMALION
Quoi donc ?

MYDAS
Ma foi ! vous êtes exaucé !
Et ce n’est plus qu’un marbre insensible et glacé !
(Pygmalion touche la statue avec surprise.)

CHORUS, en dehors.
Pygmalion ! viens avec nous,
Loin des sots, des jaloux
Fêter la bonne déesse,
Et retrouver jusqu’à demain
Le plaisir et la jeunesse
Dans un verre de vieux vin !
 
(À la fin de ce chœur, quelques jeunes gens amis de
Pygmalion entrent en scène, introduits par Ganymède.)

PYGMALION, à Mydas.
Bon ! je sais maintenant ce que j’en pourrai faire !
Et sans regret je te la vends…
(Se tournant vers ses amis.)
Oui, mes amis, soyez contents !
Dans la coupe aux flots écumants,
Je veux noyer une folle chimère !
Et j’ai retrouvé mes vingt ans !

TOUS
Il a retrouvé ses vingt ans !

PYGMALION
A moi, folles maîtresses !
Ephémères tendresses
Qui ne durez qu’un jour !
A moi, femmes aimées !
Belles nuits embaumées
Par les fleurs et l’amour !
Que votre ardente flamme
Rajeunisse mon âme !
Ranimez mes désirs
Par d’éternels plaisirs !
Ah ! loin des esprits moroses,
Vivons !
Et sur des lits de roses, buvons !
Buvons !

TOUS
Loin des esprits moroses, etc.

ENSEMBLE.
PYGMALION, à ses amis.
Et maintenant, loin des jaloux,
Oui, mes amis, je suis à vous !

MYDAS, à part.
O merveille ! loin des jaloux,
Je veux t’admirer à genoux !

GANYMÈDE, à part.
Et maintenant, loin des jaloux,
O paresse ! reviens chez nous !

CHORUS, à Pygmalion.
Loin des censeurs et des jaloux,
Pygmalion, viens avec nous !
Mydas reste en contemplation devant la statue. Ganymède
regagne son lit. Pygmalion s’éloigne avec ses amis.

 
FIN
libretto by Jules Barbier, Michel Carré